La lutte contre la technopolice en Belgique

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Nous vous republions un de leur article sur la 5G et le capitalisme de surveillance :

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L’article original est à retrouver ici

La technopolice s’impatiente de la 5G

Quels que soient les usages réels qui émergeront finalement avec la 5G, ce qui est clair, c’est qu’il s’agit de connecter plus d’objets, avec un plus haut débit. Il s’agit donc de faire transiter plus de données. Soit en affinant la résolution de données existantes, soit en mesurant et en numérisant des informations qui ne le sont pas encore actuellement. À quelle fréquence vous lavez-vous ? Combien de temps passez-vous sous la douche ? Quels produits chimiques rejetez-vous dans le système d’égouttage à chaque lavage ? On pourrait se demander qui ces informations pourraient bien intéresser. Pour le comprendre, nous allons devoir nous pencher sur le fonctionnement de la nouvelle économie numérique, que certain·e·s n’hésitent pas à nommer « capitalisme de surveillance ».

Capitalisme de surveillance

Internet a connu un succès grandissant auprès du public au cours des années 90. Les services en ligne se sont multipliés, boostés par les investissements, jusqu’à ce que la bulle financière des dot-com n’éclate, faute de modèle crédible de rentabilité. Mais au cours des années 2000, des entreprises comme Google développeront un nouveau modèle principalement centré sur la publicité. En fournissant des services en ligne, les sites web disposent d’un point de vue privilégié pour observer le comportement des utilisateurs et ensuite l’analyser de manière à lui « proposer » des publicités ciblées. « Si tu plonges longtemps ton regard dans une fenêtre Google, c’est au travers de cette même fenêtre que Google te regarde aussi. » pourrait aujourd’hui écrire une intelligence artificielle nourrie à l’œuvre de Nietzsche.

Alors que l’analyse de comportements humains, de documents écrits sur papier ou de données enregistrées sur un support analogique demandaient des lourds efforts, la numérisation permet un traitement algorithmique à faible coût. De plus, avec l’accroissement des données disponibles et l’amélioration des capacités de calcul, la logique-même des traitements statistiques s’est inversée, passant du déductif à l’inductif. Il ne serait alors soi-disant plus nécessaire de formuler des hypothèses et de les vérifier. Les statisticien·ne·s pourraient simplement lancer des calculs pour tenter d’établir des corrélations entre des caractéristiques sans lien apparent. S’il s’avère que les gens qui aiment les burgers ont tendance à porter des chapeaux rouges, l’achat d’un bonnet style « Commandant Cousteau » pourrait bien vous amener à recevoir un bon de réduction chez McDo. Nous ne savons pas s’il s’agit là d’une nouvelle bulle ou d’un investissement solide, mais force est de constater que cette technique a catapulté quelques sociétés au sommet des classements de capitalisation boursière. Voilà pourquoi, de nos jours, aussi improbable que cela puisse paraître, il y a bien des gens pour s’intéresser aux plus petits détails de notre vie quotidienne, aussi insignifiants puissent-ils paraître.

Par ailleurs, ce sont ces mêmes recherches de corrélations qui permettent le développement de nouvelles formes « d’intelligence artificielle ». Sans rentrer dans les détails, les séries de données constituent l’aliment nécessaire à l’apprentissage automatique (machine learning). Les plate-formes de vidéoconférence dont l’utilisation a explosé avec la pandémie de coronavirus bénéficient par exemple d’un avantage stratégique pour comparer les discussions et les réactions faciales d’une masse gigantesque d’utilisateurs « consentants ». La compétition fait rage dans le domaine de l’intelligence artificielle, et la course à l’innovation dépend de cette nouvelle « ressource » cruciale que sont les données.

En l’état actuel, la 5G connectera toutes sortes d’objets achetés à des sociétés privées, tournant sur des systèmes d’exploitation privés, avec des applications privées, sur des réseaux privés, et toutes ces sociétés privées tenteront de capter un maximum de données. À moins de limiter drastiquement notre usage du numérique ou d’utiliser massivement des programmes libres à code source ouvert, de généraliser le chiffrement et d’autogérer des réseaux de télécommunication, c’est à cette machine d’extraction et d’exploitation des données que la 5G donnera un coup d’accélérateur.

Géolocalisation

Tout téléphone portable émet des signaux, de manière à se connecter aux antennes et donc au réseau de son opérateur. Ces signaux varient en fonction de la distance entre le téléphone et l’antenne. Il est ainsi possible d’estimer la position d’une personne à l’aide de ces signaux. Plus les antennes sont nombreuses, plus les possibilités de triangulation sont grandes et plus la précision augmente. Par ailleurs, en raison de contraintes physiques, la portée d’une onde est inversement proportionnelle à sa puissance. Ainsi, la 5G, et en particulier ses variantes à haute fréquence, nécessitent d’installer énormément d’antennes de manière à garantir une bonne couverture réseau. Les capacités actuelles de géolocalisation par signal téléphonique varient de 10 à 100 m en fonction de différents facteurs. Si la 5G à haute fréquence devait se généraliser, les opérateurs pourraient atteindre une précision de l’ordre du mètre ou du demi-mètre. Dans le contexte de capitalisme de surveillance que nous avons décrit, on imagine tout de suite les possibilités offertes par une telle précision. Il serait alors possible d’évaluer, à tout moment, le temps que l’on passe devant tel ou tel magasin, voire devant tel rayon bien particulier.

Bien sûr, les données de géolocalisation d’une personne à l’aide des signaux téléphoniques sont considérées comme sensibles et font donc l’objet d’une protection juridique au même titre que toute autre donnée personnelle. Cette protection est néanmoins mise à mal dès lors que police et justice s’intéressent à nos habitudes. Les données de géolocalisation de téléphones portables sont aujourd’hui d’une importance cruciale dans les enquêtes policières et dans les cours de justice.

Une autre manière de limiter le « problème » de la protection des données consiste à analyser non pas la position ou les déplacements d’un individu particulier mais celui d’une foule anonyme. Cette technique de géolocalisation massive est déjà d’application à Bruxelles. Un partenariat entre Proximus, un laboratoire de polytechnique de l’ULB et Brussels Major Events (qui organise le Brussels Summer Festival ou les Plaisirs d’Hiver) a permis de développer un outil pour estimer le nombre de participants lors d’événements festifs dans la capitale. La mesure se base sur les signaux émis par les smartphones dont le Wi-Fi est activé. Cette même technique est maintenant utilisée sur la Rue Neuve pour limiter la présence de chalands et permettre le respect des distances imposées par la politique sanitaire. Si cette surveillance de foule requiert aujourd’hui de placer des bornes Wi-Fi dans les espaces publics à surveiller, le déploiement massif d’antennes 5G permettrait de généraliser la technique à l’ensemble du territoire. Voilà l’objet de l’une de nos inquiétudes fondamentales.

Police (et) politique

L’utilisation politique et policière de la 5G ne s’arrête pas à la gestion de foule. Les révélations d’Edward Snowden ont révélé que les États, et en particulier les grandes puissances comme les USA, pouvaient mettre à profit les capacités de surveillance développées par les géants du net. Le scandale Facebook-Cambridge Analytica a aussi rappelé que la publicité trouvait ses origines dans les techniques de propagande et que les nouvelles techniques de profilage à des fins publicitaires pouvaient être réimportées dans le domaine politique. Si ces scandales ont permis à un large public de prendre conscience des enjeux liés à la surveillance, ils n’ont pas amené de changement structurel. L’intensification de la prolifération des données permise par la 5G risque donc d’alimenter tant les algorithmes des manipulateurs d’électorat que les fichiers des services secrets.

Plus directement encore, la 5G va améliorer les capacités de la police en matière de vidéosurveillance. Le déploiement de celle-ci dans les espaces urbains est actuellement entravé par des problèmes techniques. En effet, les images circulent généralement sur des réseaux mixtes de Wi-Fi et de fibre optique. L’installation de caméras est donc conditionnée par la possibilité de tirer de la fibre ou par la stabilité douteuse d’un système Wi-Fi. On voit donc que l’émergence d’un réseau mobile haut-débit résoudrait bien des complications. De plus, mis à part le problème de l’alimentation en électricité, un tel système permettrait également l’intégration de caméras mobiles, en ce compris des drones. Enfin, l’existence d’un réseau haut débit permet aussi le traitement, en direct, des images par des logiciels d’analyse, et notamment de reconnaissance faciale. Il est donc légitime de s’inquiéter des applications répressives d’une 5G déployée dans un contexte de course effrénée à la sécurité.

Conclusion

Que ce soit parce qu’elle alimentera le capitalisme de surveillance ; parce qu’elle renforcera la précision des dispositifs de géolocalisation ; ou encore parce qu’elle facilitera la surveillance policière ; la 5G empiétera sur notre intimité, colonisera notre espace personnel, et par là même renforcera les pouvoirs en place.

À moins qu’on ne se laisse pas faire…